| >>
Les nouveautés de la rentrée sociale |
|
Assouplissement des 35 heures, harmonisation du Smic, allégements
des cotisations patronales, révision des emplois-jeunes. Depuis
fin août, les déclarations de réforme portant sur les grands
textes sociaux se succèdent à un rythme soutenu. Mais en attendant
l'entrée en vigueur de ces mesures, les dispositions adoptées
par le précédent gouvernement s'appliquent. Quelles sont donc
ces nouvelles obligations applicables dès cet automne ?
Tour d'horizon et avis des parties intéressées.
|
|
|
Le
18 septembre dernier, le ministre des Affaires sociales, François
Fillon, présentait au gouvernement son projet de réforme. Sept
mois, jour pour jour, après la publication au Journal Officiel
de la loi de modernisation sociale (LMS) !
|
|
L'ANDCP-groupe
Dauphiné (Association nationale des directeurs et cadres de la
fonction personnel), par la voix de son président, Régis Mulot,
également DRH de l'Institut Laue Langevin (ILL), revient sur cette
loi :
"La LMS est un véritable fourre-tout qui a fait couler beaucoup
d'encre et effrayé les entrepreneurs en complexifiant les procédures."
Comme le rappelle Maître Alain Vergote, avocat en droit social
chez HSD Ernst & Young : "Ce texte législatif ne compte pas moins
de 224 articles !"
Dès lors, pas facile pour les chefs d'entreprise de s'y retrouver.
D'autant que tous les décrets d'application n'ont pu être publiés
avant le changement de gouvernement. Autrement dit, certains articles
de la LMS sont censés s'appliquer, mais personne ne sait exactement
comment !
Tel est le cas, par exemple, de la fiche d'impact social et territorial
qui doit être établie en cas de licenciement. Quatre décrets d'application
ont toutefois eu le temps de passer. Ils concernent la lutte contre
la précarité de l'emploi, le harcèlement moral, la validation
des acquis de l'expérience et la réforme du licenciement économique.
Mais en attendant
les nouvelles dispositions adoptées par le gouvernement Raffarin,
ce sont bel et bien les articles de la LMS qui s'appliquent.
|

"La loi de modernisation sociale va modifier la gestion des
ressources humaines", déclare Régis Mulot,
président de l'Association nationale
des directeurs et cadres
de la fonction personnel-groupe Dauphiné.
|
|
Armelle
Balas. Ainsi, avec la LMS, au-delà du diplôme, le
salarié obtenant la validation des acquis de l'expérience
peut changer concrètement de statut. Depuis le lancement
de ce nouveau dispositif, l'INPG reçoit plus de demandes
de validation des acquis qu'auparavant. Mais attention, prévient-elle,
tant d'années d'expérience ne se traduisent pas
par tel ou tel diplôme, il faut que le candidat prouve par
la description de ses pratiques professionnelles et lors d'un
entretien avec le jury les compétences et les connaissances
acquises."Pour Jean-François Boyer, directeur du Groupe
formation à la CCI de Grenoble : "Nous allons mettre
en place la VAE pour les titres du ministère du Travail,
puisque les universités vont s'octroyer ceux du ministère
de l'Education nationale. Nous pourrons proposer ce dispositif
aux entreprises à la rentrée 2003."
Prévenir
les licenciements économiques. Parmi les grands principes
régissant la LMS, c'est sans nul doute le licenciement économique
qui retient particulièrement l'attention. "La loi de modernisation
sociale, publiée au Journal Officiel le 18 janvier 2002, est née,
rappelons-le, suite aux affaires Danone et Marks & Spencer qui
ont éclatées début 2001", précise Maître Vergote. Désormais, on
ne parle plus de "plan social", mais de "plan de sauvegarde de
l'emploi". L'employeur peut bénéficier d'une aide à la conception
d'un "plan de Gestion prévisionnelle des emplois et des compétences"
(GPEC) permettant l'adaptation des salariés à l'évolution de l'emploi.
Cette mesure cible principalement les PME. Une entreprise de plus
de 1 000 employés qui envisagerait de licencier un salarié pour
motif économique est tenue de lui proposer un congé de reclassement.
En cas de refus du salarié concerné, l'entreprise a l'obligation
de lui proposer le bénéfice, par anticipation, d'un plan d'aide
au retour à l'emploi (Pré-Pare). Tout projet social doit donc
être longuement mûri, et démontrer que tout a été entrepris pour
sauvegarder des emplois. "La LMS a une incidence directe sur la
gestion des ressources humaines, reconnaît Régis Mulot. Certaines
dispositions apportent une réelle avancée sociale, telles les
mesures sur le harcèlement moral qui n'existaient pas encore sous
forme de texte, contrairement au harcèlement sexuel. D'autres
semblent encore peu claires. La validation des acquis de l'expérience,
par exemple, change la relation entre entrepreneurs et salariés.
A l'ILL, je dois ainsi m'interroger sur la définition des postes,
sur les classifications. Quant au durcissement du recours aux
CDD et à l'intérim, notre institut, en tant que centre de recherche,
est sans doute moins concerné que d'autres secteurs d'activité."
|
| Harcèlement
moral : désamorcer la crise. Lutter contre les licenciements
économiques, contre la précarité de l'emploi, mais également
contre le harcèlement moral au travail. là encore la prévention
est de rigueur. Fait nouveau instauré par la LMS : l'obligation
de prévention est à la charge de l'employeur, et sa passivité
devant des faits de harcèlement est désormais passible d'une
sanction pénale. Il appartient donc au chef d'entreprise de
prendre toutes les précautions nécessaires. "Le harcèlement
moral est une réalité qu'il ne faut pas nier, reconnaît Christophe
Martin, juriste auprès du Medef Isère. Mais il convient de
rester vigilant sur sa définition pour éviter les dérives."
Le Medef a d'ailleurs prévu des réunions d'information sur
la définition du harcèlement moral.
"Tout comme il existe des abus en matière d'arrêts maladie,
il est nécessaire de prévenir tout dérapage, poursuit Christophe
Martin.
Il s'agit de désamorcer le conflit avant qu'il ne prenne une
ampleur irréversible. Cela passe d'abord par le dialogue entre
entrepreneurs et salariés. Eventuellement, le recours à un
médiateur, interlocuteur neutre dans le conflit, permettra
de désamorcer une crise. |

"Le
vrai problème pour l'entreprise aujourd'hui,
c'est le coût de l'emploi", annonce Christophe
Martin, juriste auprès du Medef Isère.
|
|
|
Mais
il me semble surtout important de régler les problèmes en interne.
Trop souvent, un salarié se tourne immédiatement vers son avocat
et engage un procès." Or, avec la LMS, la charge de la preuve
incombe désormais au "harceleur", présumé coupable au niveau des
prud'hommes ! Pour Didier Gizzi, responsable du service social
de la CGPME Isère, "le harcèlement moral peut devenir très dangereux
pour l'entreprise. Je redoute un accroissement des litiges. Ce
volet de la loi pose, en réalité, plus de questions qu'il n'apporte
véritablement de réponses". Comme pour les autres volets de la
loi de moderni-sation sociale, le mot d'ordre reste donc la prévention.
|
|
Les
doutes du patronat. Sur le chapitre "lutte contre la précarité
de l'emploi", Christophe Martin s'avoue perplexe quant à son efficacité
: "La loi souligne le caractère exceptionnel des emplois précaires.
Mais les contrats aidés restent nombreux. Paradoxalement, le législateur
essaie de supprimer la précarité, alors qu'il existe d'autres
contrats de précarité, en dehors de l'intérim et des contrat à
durée déterminée, et que les contrats aidés se multiplient. Par
ailleurs, les nouvelles mesures de licenciement alourdissent un
peu plus les contraintes, déjà excessivement pesantes pour les
sociétés. Nous sommes aujourd'hui arrivés à un niveau maximum
de contraintes !" Même son de cloche à la CGPME : "La limitation
du recours aux CDD, l'allongement du délai de carence représentent
des obligations supplémentaires, affirme Didier Gizzi. L'activité
des entreprises de moins de 50 salariés dépend, plus que les autres,
de la conjoncture. Un surcroît d'activité oblige à recourir à
l'intérim ou au contrat à durée déterminée. Et inversement. Le
licenciement demeure souvent l'ultime solution avant
le dépôt de bilan. La LMS se veut protectrice du salarié, mais
est-elle véritablement protectrice de l'emploi ? Il ne faut pas
oublier que les PME sont les premières créatrices d'emplois. Par
ailleurs, le Pré-Pare, par exemple, nouveauté de la LMS, induit
encore une surcharge administrative." Enfin, il est certain qu'aujourd'hui
les TPE (moins de 20 salariés) se débattent encore avec les 35
heures.
"Nous les sentons bien davantage préoccupées par cette question
et les éventuels changements à venir que par la loi de modernisation
sociale !" admet Didier Gizzi. Les nouvelles dispositions législatives
inquiètent toutefois sérieusement le patronat. "Nous commençons
à entendre parler de délocalisation, pas seulement en raison des
coûts, mais aussi à cause de la législation de plus en plus contraignante",
alerte Didier Gizzi.
La valorisation de l'expérience. La mesure la moins décriée
de la loi de modernisation sociale relève de la validation de
l'expérience, professionnelle ou non. La validation des acquis
de l'expérience (VAE) permet en effet au salarié de valoriser
ses compétences, ce qu'il ne pouvait revendiquer auparavant. Celle-ci
s'effectue via un établissement d'enseignement supérieur. Pour
l'entreprise, ce peut être un moyen de faire évoluer le collaborateur
vers un autre poste, une autre fonction. "La VAE doit véritablement
s'inscrire dans une dynamique de carrière", relève Armelle Balas,
en charge de la cellule validation des acquis professionnels au
sein de l'INPG. "On ne peut que se féliciter d'une telle mesure",
reconnaît de son côté la CGPME. "La validation des acquis de l'expérience
reste toutefois une démarche individuelle, tant de la part du
salarié que du demandeur d'emploi", remarque Armelle Balas, tout
comme son homologue au sein de l'université Joseph-Fourier, Alain
Duchasténier.
Avec la LMS, l'entreprise devra, semble-t-il, davantage s'impliquer,
dans la mesure où la VAE pourra être prise dans le cadre d'un
congé de formation du salarié. Par ailleurs, la question du financement
reste à clarifier. L'entreprise peut néanmoins prévoir son financement
au titre de la formation continue de ses salariés. "La VAE est
avant tout un acte pédagogique, soutient Armelle Balas. Selon
moi, elle doit être prise en compte au même titre qu'une formation
continue."
|
| Le
texte de loi précise que "chaque université est maîtresse
des modalités à mettre en ouvre pour obtenir la VAE". En conséquence
de quoi, "l'instauration du dispositif à l'UJF
ne prendra effet qu'à la rentrée 2003, précise
Alain Duchasténier. Il y a, en fait, un énorme
travail de préparation à conduire pour les universités".
Même souci du côté de l'INPG : "Il
nous faut construire un référentiel de compétences,
explique Armelle Balas, ce que nous avons déjà
fait pour l'une de nos écoles. Nous envisageons d'ailleurs
la possibilité d'instaurer un référentiel
commun au diplôme d'ingénieur adaptable ensuite
à chaque filière." L'INPG reste, il est
vrai, un cas particulier. Tout simplement parce que la loi
de 1992 sur la validation des acquis professionnels - à
bien distinguer de la validation des acquis de l'expérience
- ne couvrait pas les titres d'ingénieurs. Il existe
en effet le DPE (ingénieur diplômé par
l'Etat). La VAE a donc représenté une réelle
ouverture vers ce type de diplômes. Or, "spécificité
typiquement française, c'est l'obtention du diplôme
d'ingénieurs qui permet l'accès au statut de
cadre, souligne encore
|

"Les
nouvelles réglementations pèsent encore un peu
plus sur les petites entreprises", s'alarme Didier Gizzi,
de la CGPME Isère. |
|
Le
devenir de la LMS. Si la VAE n'est point remise en cause,
il n'en va pas de même pour les autres articles de loi relatifs
notamment aux licenciements économiques. Une révision de
certains points de la LMS sur ce volet, fort critiqué par
le patronat, est d'ores et déjà étudiée par le gouvernement.
Sans compter les prochaines mesures sociales actuellement
en discussion au Parlement. Sur de nombreux points, l'incertitude
reste de mise et appelle donc la prudence. Du côté de la
DDTE, on affiche une certaine circonspection : "Nous sommes
dans l'attente puisque, comme chacun sait, il va certainement
y avoir de nouvelles réformes." Dans ce contexte, le bon
sens veut que les entreprises prennent toutes les précautions
nécessaires pour ne pas se retrouver hors-la-loi. Les dirigeants
ont donc tout intérêt à se renseigner, à se faire accompagner
dans leurs démarches par des avocats et juristes spécialisés,
au fait des dernières dispositions à appliquer. En cas de
licenciements économiques, il est également conseillé aux
entrepreneurs de s'entendre avec les syndicats sur des accords
de méthodologie pendant toute la durée de la période de
restructuration de leur société.
Premières mesures du gouvernement Raffarin. Pour
l'heure, le nouveau gouvernement a pris, cet été, ses premières
mesures sociales. Le projet de loi sur les contrats-jeunes
a ainsi été adopté le 1er août dernier. Il stipule que toute
entreprise embauchant en CDI un jeune de 16 à 22 ans, de
niveau inférieur au bac, se verra accorder une exonération
complète des charges sociales pendant deux ans. Alors qu'au
départ cette disposition se limitait aux établissements
de moins de 250 salariés, elle a finalement été élargie
à l'ensemble des entreprises. Les contrats-jeunes, initiés
par François Fillon, viennent donc mettre fin aux emplois-jeunes
instaurés par Martine Aubry. La CGPME se montre peu convaincue
par ce nouveau type de contrat : "Cela ne sert à rien si
la conjoncture n'est pas à l'embauche, martèle Didier Gizzi.
A cela s'ajoute le fait que, pour bénéficier d'une exonération
de charge, il faudra recruter un candidat ayant un profil
bien particulier. Il faudrait que les allégements de charges
soient étendus à l'ensemble des contrats de travail." Autre
mesure, encore controver-sée, du projet de loi proposé par
le ministère des Affaires sociales et adopté en Conseil
des ministres le 18 septembre : le relèvement du contingent
annuel des heures supplémentaires de 130 à 180 heures. Ce
"décret définitif révisable" d'une durée de 18 mois doit
servir de préalable à l'ouverture de négociations branche
par branche dans le cadre de la loi sur les 35 heures. L'harmonisation
des différents Smic issus des lois Aubry fait également
partie du projet, tout comme les réductions de charges patronales.
Les grandes discussions de la rentrée ne font que commencer,
tout comme les négociations avec les partenaires sociaux.
Régis Mulot, le président de l'ANDCP, résume ainsi les attentes
des entrepreneurs : "Du temps de Martine Aubry, c'était
le "tout loi". Le rôle du gouvernement ne doit pas être
de légiférer, mais de faire confiance, avant tout, aux partenaires
sociaux. Avec le nouveau gouvernement, nous pensons que
les négociations branche par branche vont désormais prendre
le pas. C'est précisément une réflexion de fond avec les
partenaires sociaux que nous devons engager."
|
|

|