Le magazine économique de la Chambre de commerce et d'industrie de Grenoble
 

n° 168 - Novembre 2004


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Interview
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Rubrique réalisée par Elisabeth Ballery.


André Belmont, PDG de Mesatronic

Pas un jour sans que la faillibilité des systèmes électroniques ne se manifeste, dans l'automobile ou encore la téléphonie mobile… A Voiron, une société, Mesatronic, se positionne sur le test de circuits intégrés, depuis la conception des nouvelles tranches de silicium chez les fabricants de semi-conducteurs jusqu'au test final des composants prêts à livrer aux industriels. Elle vient surtout de lancer la DOD Technology, reconnue comme l'une des innovations les plus prometteuses du marché, récompensée en juin dernier par le prix européen Lynx.

Récit d'une trajectoire exemplaire, par André Belmont, fondateur et PDG de Mesatronic.



- Vous revendiquez un parcours atypique dans le paysage de la microélectronique. Quel est-il ?
- André Belmont : Je suis issu d'une famille de 13 enfants, originaire de Voiron. Je n'ai pu poursuivre mes études après le baccalauréat. Je suis donc entré comme ouvrier sur une chaîne de production du groupe Thomson. Rapidement, j'ai commencé les cours du soir du Cnam, puis des unités de valeur de l'Ensam, à Cluny. Mais j'ai vite compris que seul un diplôme d'ingénieur pouvait me permettre de progresser. J'ai alors arrêté mon travail pour entreprendre une formation au Cesi, à Lyon. En dernière année, j'ai choisi une spécialité sur la reprise-création d'entreprise. Le virus de la création commençait à me gagner. C'était en 1987. J'ai obtenu ensuite plusieurs postes dans l'industrie automobile. J'ai notamment travaillé en Alsace sur l'homologation du site d'un équipementier comme fournisseur de rang un, ce qui lui a permis par la suite de remporter d'importants marchés. Puis, pour me rapprocher de la région, j'ai accepté un poste de directeur technique sur l'ancien site Thomson de Aix-les-Bains, spécialisé dans l'électronique pour l'automobile. C'est ici que j'ai appris que des représentants du groupe SGS-Thomson recherchaient, localement, un fabricant de cartes à pointe pour tester leurs circuits intégrés. Nous étions en 1993. Cette activité n'intéressait pas le site d'Aix-les-Bains. J'ai rencontré ces interlocuteurs, et à 41 ans, j'ai pris le risque, bien calculé, de créer Mesatronic….

- Pourquoi un risque "bien calculé" ?
- J'ai toujours eu envie d'être ingénieur et d'avoir un jour mon entreprise. Mais lorsqu'on arrive vers la quarantaine et que l'on a une famille, le risque doit être bien évalué. La décision n'était pas facile à prendre. Les aides, le capital-risque, n'existaient pas vraiment ; tous les prêts engagés étaient donc cautionnés sur mes biens personnels. Les premières années n'ont pas été faciles. Nous avons commencé à deux en 1994. A l'époque, l'entreprise était dans des locaux dignes de ceux que l'on pouvait voir en Russie il y a quelques années… Il nous a fallu d'abord apprendre le métier, ensuite le projeter dans l'avenir par rapport aux évolutions annoncées dans l'industrie des semi-conducteurs. Au bout d'un an, on a compris qu'il nous fallait évoluer, c'est-à-dire nous réendetter pour acquérir une technologie américaine. C'était la condition de notre survie. A cette époque, Mesatronic n'avait que SGS-Thomson (aujourd'hui STMicrolectronics) comme client, ce qui constituait une source de risque. Nous avons décidé d'embaucher un commercial pour lancer une stratégie de diversification. C'était en fait le représentant en France de la technologie américaine que nous venions d'acheter. Il est toujours directeur commercial de Mesatronic.

- Quelles ont été ensuite les grandes étapes de la société ?
- La technologie américaine acquise nous a vite assuré un revenu régulier et plus diversifié. De 1995 à aujourd'hui, nous l'avons fait évoluer pour la mettre à disposition des fabricants de semi-conducteurs ayant besoin de coûts de test peu élevés. Mais en parallèle, il nous fallait réfléchir à une technologie de rupture. On savait déjà que les wafers* avec des pas de test inférieurs à 80 m (loi de Moore), qui sortent aujourd'hui des murs de Crolles 2, allaient apparaître à l'horizon 2000-2005. Cette taille de wafers obligeait à trouver une série de solutions techniques pour résoudre le problème des tests sur des supports d'une aussi petite dimension. Dès 1997, nous avons eu l'idée d'une technologie de cartes à pointe verticales, utilisant des procédés de microlithographie, appelée DOD Technology. Pour développer cette innovation, Mesatronic a passé un contrat de recherche avec un laboratoire du CNRS situé à Besançon, des travaux financés à 50 % par l'Anvar. Mais il y a un monde d'écart entre l'industrie et les laboratoires du CNRS. Nous n'avancions pas au même rythme. En 1999, j'ai participé au Forum 4i, à Grenoble, qui m'a permis de rencontrer les interlocuteurs du capital-risque. Mesatronic a pu réaliser une levée de fonds de 650 k€ auprès de Banexi Venture et de Rhône-Alpes Création, en vue de financer une équipe de R&D interne. Cette même année, grâce à la Ville de Voiron, nous avons pu disposer d'un site en location-vente à Champfeuillet, où nous avons fait construire les locaux que l'on occupe encore aujourd'hui. Nous étions alors 14 personnes, pour un chiffre d'affaires de 500 k€. L'investissement en bâtiments, salles blanches, et matériels s'élevait à 2 M€, soit quatre fois notre chiffre d'affaires annuel…

- Quand a eu lieu le véritable décollage pour Mesatronic ?
- En 2000, un prototype DOD Technology a été qualifié à 12 MGh et est entré en industrialisation. En 2001, nous avons réalisé un deuxième tour de table de 1,5 M€ avec Siparex, et nous avons ouvert un atelier de réparation au Rousset, près d'Atmel et de STMicroelectronics. Il apparaissait alors évident que pour continuer à grossir, il nous fallait, d'une part, nous positionner sur toutes les activités de test, et d'autre part, répondre aux besoins des clients en qualité, prix, délai, sur le lieu de leur implantation. A l'époque, les marchés les plus importants, avant même l'Asie, se situaient aux Etats-Unis. Nous devions donc soit créer un établissement là-bas, soit racheter un concurrent. Nous avons opté pour la seconde solution. En 2003, nous avons ainsi acquis RNC, un concurrent américain qui comptait 25 personnes. Il s'agissait d'une entreprise en difficulté, mais qui travaillait pour des fabricants que nous n'avions pas en clientèle en France. Cela nous a offert une clé d'entrée sur le marché américain et une position mondiale. Pour être présent en outre sur la totalité de la chaîne du test, nous avons acquis en 2002 la société ISIS Ingénierie, spécialisée dans les cartes embarquées spécifiques, les cartes pour test final, et les burn-in board (test de fiabilité). Ces deux années ont été une période intense pour Mesatronic. Nous avons mené de front ces deux acquisitions, sachant que celle aux Etats-Unis a été beaucoup plus longue à régler, du fait, entre autres, du contexte de friction internationale entre la France et les Etats-Unis.

- Quelle est maintenant la position de Mesatronic ?
- Nous nous situons aujourd'hui au 12e rang mondial des fabricants de cartes à pointe et d'interface de test de circuits intégrés, sur un secteur qui compte environ 200 opérateurs. Depuis le début de l'année 2004, les effectifs de Mesatronic ont augmenté de plus de 20 %, et nous prévoyons une croissance du chiffre d'affaires supérieure à 40 %. Les groupes qui se situent en tête, américains ou japonais, sont très importants, mais le marché du test compte encore beaucoup de petits intervenants. Nul doute qu'il sera amené à se concentrer dans les prochaines années. Dans ce paysage global, Mesatronic bénéficie d'une vraie originalité en étant l'une des rares entreprises à couvrir les besoins en interface de test à toutes les étapes de fabrication des puces. J'ajoute que 2004 a été une année de consécration internationale pour nous. Depuis 2001, nous participons au programme européen Eurêka afin de poursuivre les développements de DOD Technology. Le 18 juin dernier, nous avons reçu le prix Lynx, décerné par la Communauté européenne, le seul prix décerné à l'unanimité du jury.

- Comment expliquez-vous un tel consensus ?
- D'abord, parce qu'il s'agit d'un projet de recherche et développement abouti, qui a largement dépassé l'étape du prototype et qui est déjà bien accepté par le marché. Ensuite, parce qu'il s'agit vraiment d'une technologie de rupture : nous sommes passés d'une technologie faisant intervenir beaucoup de main-d'œuvre à une technologie de process qui engendre de meilleurs rendements et une réduction significative des coûts de test. Enfin, c'est la performance globale de Mesatronic qui a été reconnue, puisque le prix est décerné à une entreprise européenne participant au programme Eurêka, donc le chiffre d'affaires a augmenté de 25 % ou plus pendant trois années consécutives. En tout cas, ce trophée constitue une belle reconnaissance pour mon équipe de R&D. Il représente en plus un bel atout commercial. Certains clients qui n'ont pas encore besoin de cette technologie signent dès aujourd'hui avec nous car ils savent que Mesatronic saura accompagner leurs évolutions.

- Quelles sont vos perspectives ?
- Force est de constater que l'évolution des marchés se fait maintenant plutôt en Asie. Si l'on veut continuer à progresser, on ne peut pas l'ignorer. Nous allons donc certainement réaliser une implantation en 2005 en Asie pacifique (Singapour, Malaisie, ou Philippines), tout en développant des veilles marketing et technologique fortes à Taïwan et en Chine. Une seconde implantation sera certainement réalisée dans l'un de ces pays.

- Ne craignez-vous pas les concentrations sur votre marché ?
- Nous avons atteint une taille qui nous rend visibles sur le marché, et nous savons que nous sommes sous la surveillance de la concurrence. Notre technologie nous place déjà parmi les trois meilleurs au niveau mondial. Nous serons donc attentifs aux possibilités d'acquérir des concurrents, ou aux opportunités d'alliance. Pour l'instant, Mesatronic autofinance totalement sa R&D qui représente 15 % du chiffre d'affaires. Mais le cas échéant, pour des stratégies d'acquisition ou de croissance, nous ferons appel à nouveau aux acteurs du capital-risque qui nous ont suivis, tout comme l'Anvar, d'une façon remarquable par le passé. Le capital-risque représente aujourd'hui un peu moins de 50 % du capital. Si l'intérêt de l'entreprise le commande, il n'est pas impossible que leur part augmente. Mon objectif est de donner toutes les chances à l'entreprise de continuer à croître.

- Nous avons vu vos clients, Atmel et STMicroelectronics, vous rendre hommage, en septembre dernier, lors des 10 ans de Mesatronic. Les relations client-fournisseur dans votre secteur d'activité semblent excellentes…
- Elles le sont lorsqu'une société s'efforce de répondre aux besoins de ses clients sur quatre piliers : les prix, le délai, le service, et la technologie. Dans certains domaines, nous pouvons être appelés à nouer de véritables relations de partenariat. Mesatronic collabore par exemple avec deux grands groupes, Schlumberger et STMicroelectronics, sur un programme de recherche européen. Nous apportons aux grands groupes la flexibilité et la réactivité, deux caractéristiques des PME-PMI. On constate d'ailleurs que si les grands groupes se réorientent sur leur cœur de métier, les PME-PMI se développent autour d'eux. C'est le cas de Mesatronic, passée de 2 à 64 personnes en dix ans. Mais je vous accorde que ce phénomène de création d'emplois est moins visible…

*wafers : tranches de silicium.

Mesatronic
Activités
: conception et fabrication de la meilleure solution d'interfaçage de test tout au long du cycle de fabrication des puces.
Les ventes de cartes à pointe se sont élevées en 2003 à 700 M$ au niveau mondial. Le marché global sur lequel est positionné Mesatronic représente plus de 1 Md$, avec une prévision de croissance annuelle de 30 % entre 2003 et 2006.

Marché : semi-conducteurs.
Chiffre d'affaires 2003 : 6 M€.
Prévisionnel 2004 : 9 M€.
Effectif : 70 personnes.
Clients : 70 entreprises.
Implantations en France :
- Voiron : 43 salariés, site de production.
- Rousset : 2 salariés, activité de services.
Implantations à l'étranger :
- Milpitas (Californie) : 25 salariés, site de production.
- Deux nouvelles implantations prévues en 2005, en Asie et au Texas.



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