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Services - Management — Le 13 novembre 2018

Comment les organismes de formation anticipent-ils l’application de la réforme ?

Dans l’attente de la publication des décrets d’application de la loi, les acteurs de la formation professionnelle et de l’apprentissage réfléchissent à l’adaptation de leur offre et à de nouvelles stratégies.

© AdobeStock

Difficile d’évaluer à ce stade la remise à plat des dispositifs de formation professionnelle et de l’apprentissage. Ce constat partagé par l’ensemble des acteurs ne les empêche pas de préparer l’arrivée du tsunami. Les interrogations des salariés et des entreprises commencent à affluer dans les organismes de formation et les centres de formation d’apprentis (CFA). “Nous avons eu une première réunion sur le sujet avec nos adhérents mi-octobre”, confie Michel Teule, responsable du pôle formation de l’Udimec, qui fédère 600 entreprises technologiques et industrielles d’Isère et des Hautes- Alpes. “Jusqu’alors, peu d’entre eux avaient regardé en détail la réforme.” À l’approche de la publication de la quasi-intégralité des décrets au 31 décembre pour la formation professionnelle, et d’ici à l’automne 2019 pour l’apprentissage, la période de “relative passivité” touche donc à sa fin.

La loi de l’offre et de la demande

“Nous allons passer d’un système compliqué, doté d’une ingénierie financière complexe, à la simplicité d’un dispositif où les salariés s’adressent directement aux organismes de formation. Il n’y aura plus de prix biaisés par les financements divers et variés !”, explique Michel Teule. Replacer l’individu au centre du dispositif change les paradigmes pour de nombreux organismes de formation. La plupart se sont déjà bien mis en marche pour la modularisation de leur offre, que la dernière réforme avait d’ailleurs lancée, comme l’explique Géraldine Soto-Giroud, directrice de CCI Formation à Grenoble : “Nous développons des formations avec des modules pédagogiques numériques facilitant l’autoformation et le distanciel et réduisant la durée de formation en présentiel (classe virtuelle, serious games, réalité virtuelle, plateforme d’apprentissage…).” À Grenoble École de Management (GEM) ou à l’IAE, chaque titre ou diplôme préparé est déjà scindé en blocs de compétences. Les injonctions légales vont aussi pousser à l’innovation pédagogique. “Dans l’esprit de la nouvelle loi, on travaille sur des formations plus courtes et pouvant être dématérialisées, digitalisées, pour pratiquer le distanciel en complément du présentiel, détaille Véronique Girod-Roux, responsable développement et gouvernance des titres à GEM. Le marché devient plus concurrentiel, la formation doit donc être plus souple. Nous accompagnons les entreprises de moins de 50 salariés et de grands groupes dans des parcours sur mesure, avec un projet taillé pour accompagner les besoins de l’entreprise, dans le timing voulu par l’entreprise.”

S’adresser à des publics plus larges

La réforme engage aussi les organismes de formation à s’ouvrir à d’autres publics, ainsi que le précise Géraldine Soto-Giroud : “Il nous faudra demain résoudre une équation difficile : s’adresser non plus à un client selon son statut (salarié, demandeur d’emploi…), mais à un individu porteur d’un projet formation, tout en répondant à une contrainte budgétaire forte et en maintenant une exigence qualitative renforcée par l’État.” Parmi ces nouveaux publics, les personnes en situation de handicap, d’autres voulant se réinsérer en mobilisant leur CPF et, dans le cas de la VAE, des profils issus du monde associatif ou de l’économie sociale et solidaire voulant faire reconnaître leur expérience. Le CPF, au cœur de la réforme, suscite bien des interrogations. Sa monétisation, reportée à l’automne 2019 (plutôt qu’au 1er janvier), et les questions sur les abondements possibles laissent les professionnels l’expectative, sans réelle solution d’anticipation. “Est-ce que la monétisation va rendre l’utilisation du CPF moins souple qu’avant, quand la formation était co-construite entre les salariés et l’entreprise ?, se demande Michel Teule. Et 500 euros, ce n’est pas beaucoup, cela paie une journée et demie de formation, et encore, pas les plus techniques. Comment procéder si l’entreprise ne vient pas abonder ?” L’IAE de Grenoble, qui compte 150 personnes en formation continue, se pose aussi les mêmes questions : “On attend de voir comment seront prises en charge nos formations sur deux ans, confie Charlotte Disle, directrice de la formation continue. Nos étudiants reviennent aux études et peinent à trouver des financements pour les masters. En attendant d’y voir plus clair, nous continuons à les aider dans l’ingénierie financière et travaillons avec les entreprises pour monter des financements mixtes.”

Ajustements technologiques

Avec le recours obligatoire à l’application mobile pour tout projet de formation dès l’an prochain, les organismes sont obligés de réfléchir à l’adaptation de leurs outils numériques, en attendant bien sûr la publication des décrets précisant les paramétrages et contraintes. Des programmes des formations aux avis des travailleurs les ayant suivies, en passant par le processus d’inscription, tout y sera centralisé. “Cela nécessite une transformation digitale de notre pédagogie, explique Géraldine Soto-Giroud, mais aussi de nos centres de formation, qui devront désormais s’adapter à ce nouveau mode de consommation de la formation et à ces nouveaux publics. D’où la nécessité de revoir notre communication digitale (site, réseaux sociaux…) mais également nos processus pour être au plus près des besoins de l’individu. CCI Formation aura ainsi un nouveau site Internet début 2019, avec une évaluation des formations en ligne et une meilleure visibilité sur le Web.”

Des incertitudes qui pèsent sur la gestion des CFA

Le changement de gouvernance de l’apprentissage, avec le retrait considérable des compétences des Régions, préoccupe les responsables des CFA. “Nous ne savons pas encore comment vont s’articuler les relations entre les CFA, les Opco, France Compétences et les Régions”, relève Thomas Viron, directeur de l’IMT, le plus grand CFA de l’Isère relevant de la CCI de Grenoble. “Une chose est sûre : les branches professionnelles, via les Opco, seront plus impliquées et devraient être attentives aux formations qu’elles font financer. Mais qui arbitrera entre les besoins à court terme des entreprises, et ceux à moyen terme ?”

Ce changement fondamental dans l’apprentissage se retrouve dans le rapprochement entre contrats d’apprentissage et contrats de professionnalisation. “Cela assouplit le système, mais là encore, c’est la formation professionnelle qui bénéficie de cette logique au détriment de la formation initiale”, estime Thomas Viron. Au Campus numérique in the Alps, qui vient de lancer sa troisième promotion de personnes en reconversion pour des postes de développeur informatique, le directeur administratif et financier, Thomas Gimet, conçoit que cela puisse être bénéfique pour les entreprises, pour qui le contrat pro se révèle assez coûteux. “Mais la durée de chacun d’eux changeant en fonction du niveau de qualification atteint par l’apprenti, entre six mois et trois ans, nous sommes dans l’expectative, car nos formations sont longues.” Le Campus numérique in the Alps s’attend aussi à adapter son offre de formation à de nouveaux publics, “car la réforme met l’accent sur les niveaux bac et infrabac, note Thomas Gimet. Il va donc falloir faire des passerelles entre le monde des décrocheurs et le monde du numérique”. Une préoccupation que l’on retrouve à l’IAE, où sept masters sont ouverts en alternance (cinq à Grenoble et deux sur le site de Valence) : “Les bacs +4 et +5 sont devenus la norme pour beaucoup d’étudiants, mais leur financement est de plus en plus compliqué, ce qui est un vrai paradoxe !” observe Charlotte Disle.

Une refonte majeure de l’offre

Comme dans les organismes de formation, qui devront revoir leur offre de formation pour qu’elle soit certifiante ou diplômante, les CFA devront eux aussi passer tous leurs cursus au crible. “Nous avions déjà l’habitude de nous faire référencer tous les quatre ans par la Région, mais ici ce sera clairement du travail en plus, redoute Thomas Gimet. Surtout que la reconversion des demandeurs d’emploi dans les métiers du numérique est devenue très, très concurrentielle sur le bassin grenoblois.” Avec enfin, cette autre contrainte propre aux lois du marché, que les CFA découvrent : “S’il n’y a pas d’inscrits dans telle ou telle filière, elle n’aura pas d’autre choix que de fermer faute de financement de l’Opco”, prédit Thomas Viron. La gestion des premiers budgets s’annonce ainsi sportive. D’autant plus qu’en attendant la publication des décrets d’application de la loi sur la liberté de choisir son avenir professionnel, qui s’étalera sur l’année 2019, il demeure des incertitudes sur le devenir du fonds de péréquation de la Région Auvergne-Rhône-Alpes, et sur celui du contrat d’aide et de retour à l’emploi durable.
F. Baert

Infos clés

Replacer l’individu au centre du dispositif change les paradigmes pour de nombreux organismes de formations.

Le projet de transition professionnelle a vocation à financer une reconversion professionnelle.

Qui arbitrera entre les besoins à court terme des entreprises, et ceux à moyen terme de l'économie ?

Le financement de formations longues, comme les masters, interroge les formateurs. 

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