Une hausse des défaillances préoccupante
Un an après son élection en tant que président du tribunal de commerce de Grenoble, Philippe Pasteur, doctorant en droit et ancien juriste expérimenté en entreprise, dresse un constat préoccupant. Entre hausse des défaillances et enjeux de souveraineté, il plaide pour une prévention active, respectant toutes les règles de confidentialité. Avec un leitmotiv : préserver le tissu entrepreneurial isérois.
Après un an de mandat, quel regard portez-vous sur votre fonction ?
Philippe Pasteur : J’ai pu découvrir le nombre très important de décisions à prendre et toute l’étendue des pouvoirs du président, dans la désignation d’experts, la recherche de preuves, et dans le domaine de la prévention. Ce sujet est au cœur de mon engagement. La loi prévoit des procédures confidentielles, avant la cessation de paiements, qui relèvent directement de ma compétence. Depuis un an, j’ai mis l’accent sur l’information auprès des organisations patronales pour dire aux dirigeants : « N’ayez pas peur, le tribunal est là pour vous aider. » C’est un point essentiel, car statistiquement, 85 % des entreprises qui s’adressent à nous en prévention sont sauvées.
Les défaillances ont augmenté de 5,5 % en France au premier semestre 2026. Comment analysez-vous cette conjoncture ?
Un indicateur m’alerte particulièrement : les retards de paiement. Ils créent un effet domino catastrophique sur les trésoreries des petites structures. Nous constatons une augmentation de 10 % des injonctions de payer sur le premier semestre, soit 780 dossiers de contentieux. Ces retards sont trop souvent le fait de grandes entreprises, et même de l’État, qui paie bien sûr, mais avec des délais trop longs. Un autre signal est le non-dépôt des comptes, qui cache souvent des difficultés. Nous convoquons alors les dirigeants pour comprendre ce qui se passe et voir comment les soutenir.
Quels sont les secteurs les plus touchés par des difficultés sur le bassin grenoblois ?
Le BTP reste en première ligne, notamment à cause des difficultés des donneurs d’ordre qui répercutent la pression sur leurs sous-traitants. Mais le secteur le plus inquiétant est le transport routier de marchandises. Les volumes manquent. Cela peut sembler paradoxal avec l’essor de l’e-commerce, mais les plateformes internationales privilégient de grands circuits européens de livraison, qui échappent aux entreprises françaises, moins compétitives du fait du poids des charges. Le secteur des cafés, hôtels et restaurants, notamment en centre-ville de Grenoble, est aussi sinistré. Les problématiques du coût du stationnement et d’insécurité ont fini par détourner les clients. Un autre domaine d’activité en souffrance, inattendu, est celui des pharmacies, et même des cliniques privées. Or la disparition des pharmacies dans les petites communes menace l’accès aux soins.
Les chiffres des défaillances sont aussi très élevés pour les entreprises individuelles et les autoentrepreneurs. Comment l’expliquez-vous ?
Les immatriculations d’entreprises individuelles ont bondi de 34 %, mais nous observons en parallèle une hausse de 31 % des liquidations judiciaires simplifiées. Il existe donc un phénomène de vases communicants. Beaucoup de personnes se lancent par opportunité, par exemple après une rupture conventionnelle, puis elles découvrent finalement qu’elles n’ont pas la fibre d’un gestionnaire et d’un entrepreneur. Ces dirigeants se retrouvent vite noyés. Souvent, ils nous disent en audience : « Je veux juste redevenir salarié. » Ce sont d’excellents professionnels, mais ils s'aperçoivent qu'ils ne peuvent assurer une direction d’entreprise".
Grenoble, terre d’innovation, a aussi vu monter les difficultés de start-up industrielles…
Oui, c’est un fait nouveau et un vrai sujet de préoccupation. Nous voyons de plus en plus de start-up qui, après quatre ou cinq ans de développements, ne réalisent pas encore de chiffre d’affaires et voient les subventions ou leurs financements privés se tarir. Le risque est alors la disparition pure et simple de l’entreprise ou un rachat de la propriété intellectuelle par des intérêts étrangers, notamment chinois ou américains. En tant que juge, je reste très vigilant sur le potentiel parfois fantastique de ces projets de R&D qui n’ont pas encore trouvé leur marché. Si un repreneur étranger veut juste capter des brevets, développés avec nos impôts, pour acquérir à vil prix ces actifs et délocaliser l’activité, nous préférons prononcer une liquidation plutôt que céder à un prix dérisoire. Nous alertons bien sûr dans ce cas les autorités de l’État. C’est une façon de protéger la souveraineté et les intérêts supérieurs de la Nation.
Quel message souhaiteriez-vous faire passer aux dirigeants qui hésitent à franchir le pas ?
Il faut absolument désacraliser l’accès au tribunal de commerce. Nous sommes des juges élus, bénévoles, et nous-mêmes des chefs d’entreprise. La prévention – mandat ad hoc ou conciliation – est aussi strictement confidentielle. Ni les salariés ni les représentants de l’entreprise ne sont au courant. C’est une protection que la loi offre pour négocier des délais bancaires ou restructurer une dette. Je ne cesse donc de répéter ce même message auprès des dirigeants : n’attendez pas d’être en cessation de paiements. Dès qu’un premier voyant s’allume, venez nous voir. Notre porte est ouverte.
E. Ballery
A savoir
Le tribunal de commerce est un levier pour la continuation d’activité, pas une instance de sanction.
Les retards de paiement créent un effet domino catastrophique sur les trésoreries des petites structures.

Commentaires
Ajouter un commentaire