Cédric Perres : « L’industrie a besoin de simplification et d’ambition pour se projeter »
L’Udimec rassemble plus de 600 entreprises industrielles de l’Isère et des Hautes-Alpes, représentant 50 000 salariés, dans des domaines aussi divers que les équipements électriques et électroniques, le nucléaire, la construction mécanique, le médical et les entreprises de services. Comment l’organisation professionnelle a-t-elle vu évoluer l’industrie ? Que reflètent ces transformations, et quelle vision d’avenir sous-tendent-elles ? Son président, Cédric Perres, livre son diagnostic, dans un entretien sans concession.
Comment se portent les adhérents de l’Udimec après un premier semestre 2026 marqué par les tensions internationales ?
Cédric Perres : En territoire grenoblois, nous relevons plutôt moins de difficultés d’entreprises que dans d’autres régions. Bien sûr, parmi nos adhérents, il peut exister de grandes disparités de situation, avec des sociétés en forte croissance et d’autres en difficulté à l’intérieur d’un même secteur d’activité. Nous relevons toutefois avec le tribunal de commerce une hausse des défaillances en 2025 et 2026, confirmées par nos statistiques nationales. Des entreprises industrielles se trouvent rapidement en liquidation avant même que nous ayons été alertés sur des difficultés, y compris chez des start-up identifiées comme prometteuses. Ces cas montrent que le cap de l’industrialisation reste une étape délicate, même pour des projets à fort potentiel. L’actualité grenobloise a été marquée aussi par la fin du projet Exalia, sur la plate-forme chimique de Pont-de-Claix. Ce dossier médiatisé a pu occulter beaucoup de belles réussites. Je le regrette, car la situation générale reste plutôt positive.
Quelles sont les clés de ce succès ?
CP : Il est difficile de généraliser, mais j’observe que l’industrie qui réussit est celle qui réalise des transformations dans des cycles de plus en plus courts. Elle fonctionne avec davantage de transversalité et sait être « glocale », c’est-à-dire « penser global et agir local ». Cela se traduit, par exemple, par un rapprochement des sites de production avec les lieux de consommation pour réduire l’empreinte carbone et les coûts liés au transport, ou la création de centres de R&D à l’étranger. Pas uniquement pour des raisons de coût, mais pour capter l’innovation dans toutes les géographies et cesser de raisonner « franco-français ». Notre industrie n’a plus la science infuse en matière d’innovation. À ce titre, nous devons passer d’une orientation « produit » à une orientation « client » et « marché ». Des pays d’ingénieurs comme la France sont fiers de leurs produits. Mais les clients recherchent davantage des solutions à leurs problèmes. Les Chinois l’ont très bien compris en arrivant avec des solutions complètes.
Précisément, comment l’industrie gère-t-elle la concurrence face à des acteurs comme la Chine ?
CP : De nombreux industriels qui exportaient en Chine ont progressivement vu leur activité se contracter, car elle produit désormais aussi bien, voire mieux et moins cher qu’en Europe. Et ce pays-continent favorise ses propres entreprises. La Chine et l’Inde avancent également à toute allure : d’un voyage à l’autre, nous avons du mal à prendre la mesure des changements, quand l’Europe fait du surplace. Cela nous contraint à réviser nos stratégies. Pour certaines entreprises, il sera peut-être nécessaire de devenir partenaire de choix plutôt qu’un concurrent direct. Par exemple, au lieu de vendre des équipements, est-ce qu’il conviendra de s’associer avec les entreprises chinoises qui s’implantent en Europe ? C’est le choix fait par Stellantis, qui met en place des lignes de production à disposition d’un constructeur chinois. Il n’y a plus une vérité et chacun doit adapter sa stratégie. Il convient en tout cas d’éviter les pièges des joint-ventures où trop d’entreprises ont perdu le contrôle une fois les savoir-faire transmis.
L’automobile est un bon exemple. Comment les industriels abordent-ils la transition vers l’électrique ?
CP : Il s’agit d’une bonne direction. Mais face à l’avance chinoise, la transition actée vers le tout-électrique en 2035 était un piège dans lequel les Européens sont tombés. Le moteur thermique représentait l’un de nos domaines d’excellence. Aujourd’hui, des moteurs pour alimenter des batteries sont produits alors même que leur recyclage demeure problématique. L’empreinte carbone globale du véhicule électrique n’apparaît pas non plus très verte : les Chinois, par exemple, ne disposent pas d’assez de centrales nucléaires ou d’énergie renouvelable pour produire leur électricité. Cette politique, en se voulant écologique, a conduit à la perte d’avantages concurrentiels et à une nouvelle dépendance. C’est un exemple de décision qui, bien intentionnée, a généré une forme de renoncement et des effets pervers.
En se projetant à dix ans, quelles seraient les solutions pour que l’industrie regagne des positions ?
CP : Sans hésiter, le premier mot d’ordre est de simplifier et de stabiliser les cadres réglementaires. Ensuite, des alliances solides sont nécessaires, au-delà des intérêts de chacun. L’industrie européenne a besoin de jouer un rôle de locomotive en termes de création de richesse, bénéficiant à tous les pays membres et aux citoyens européens, comme le défendent d’ailleurs les dirigeants politiques américains ou chinois vis-à-vis de leur population. Les changements que nous vivons nécessitent de changer profondément d’approche et de mentalité. Il s’agit de penser à long terme, d’adopter peut-être même une vision séculaire, comme le font certains États. L’innovation et une politique industrielle cohérente à l’échelle européenne sont à présent vitales pour que l’industrie survive. Nous avons encore des atouts, dont une reconnaissance à l’international de nos savoir-faire, mais il faut des décisions concrètes en France et en Europe pour capitaliser sur ces forces.
Et au niveau local ?
CP : Clairement, nous bénéficions à Grenoble d’un écosystème unique, avec un très haut niveau d’éducation, de recherche et un territoire industriel d’excellence. Mais il reste difficile d’attirer des talents. L’image qui est renvoyée sur les problématiques de sécurité nuit trop souvent à notre attractivité. Nous avons besoin d’une vraie prise en compte de ces sujets et d’un marketing de territoire plus révélateur de nos véritables atouts.
E. Ballery

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