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Economie verte / Smart city - Accueil — Le 8 octobre 2020

Transition énergétique : le grand virage

À crise historique, plan de relance d’ampleur jamais égalée ! D’un montant de 100 Md€ sur deux ans et demi, les 70 mesures annoncées le 3 septembre par le gouvernement entendent favoriser une “relance verte”. Un tiers de l’enveloppe est ainsi réservée à la transition énergétique. Quels sont les grands enjeux de ce plan ? Quelles opportunités nouvelles dessine-t-il pour les acteurs grenoblois ?

© AdobeStock

“Dans les mois qui viennent, 100 Md€, dont 40 Md€ sont issus de financements obtenus de haute lutte auprès de l’Union européenne, seront injectés dans l’économie. C’est un montant inédit qui, rapporté à notre richesse nationale, fait du plan français l’un des plus ambitieux”, déclarait le président de la République en introduction du plan de relance. Ce vaste dispositif, à l’inverse des mesures d’urgence adoptées pour limiter les impacts de la crise Covid-19, n’entend pas “reconduire la situation existante”. En ligne de mire, c’est la préparation de 2030 qui se dessine, pour “une France plus verte, plus respectueuse du climat”. Et le gouvernement souhaite avancer vite : “10 % du plan de relance sera décaissé d’ici la fin de l’année, affirmait Bruno Le Maire, ministre de l’Économie, le 17 septembre dans un entretien aux Échos.

7 Md€ pour la rénovation énergétique des bâtiments

Premier axe phare du plan de relance : la rénovation énergétique des bâtiments. À lui seul, le bâtiment représente 25 % des émissions de gaz à effet de serre, dont deux tiers émanant du secteur résidentiel. Or, l’ensemble des mesures approchent ici 7 Md€, principalement en direction des bâtiments publics et des logements privés, et dans une moindre mesure, pour les investissements de rénovation conduits par les TPE-PME. Une enveloppe très significative, saluée par la fédération française du bâtiment. Selon son président, Olivier Salleron, “l’engagement résolu du gouvernement en faveur de la rénovation doit être salué. La profession est prête à y répondre et à mobiliser son appareil de formation. Reste à s’assurer du détail des mesures annoncées, ainsi que de leur rapide entrée en vigueur”. En revanche, la profession est préoccupée par “l’absence inquiétante de mesures fortes en soutien au logement neuf. L’accompagnement à la réhabilitation des friches, pour important qu’il soit (650 M€ sur deux ans), ne permettra pas la relance à court terme de l’accession sociale et de l’investissement locatif”. Sur la rénovation, la réactivité et les capacités décisionnelles des acteurs – collectivités, bailleurs, investisseurs, copropriétaires, dirigeants de PME-TPE… – à se saisir des mesures décideront de l’ampleur de la reprise. De leur volonté dépendra le dynamisme de la filière de la rénovation énergétique en région grenobloise.

1,2 Md€ pour décarboner l’industrie

Deuxième axe clé, celui de la “décarbonation de l’industrie”. Avec 20 % des émissions de gaz à effet de serre issues des activités industrielles, il s’agit là encore d’un volet important “dans l’atteinte des objectifs climatiques que la France s’est fixés”. L’action se concentrera sur les industries les plus émettrices (métallurgie, cimenterie…). Elle privilégiera les investissements d’efficacité énergétique, la production de chaleur bas carbone (par la biomasse notamment, en substitution aux énergies fossiles), et la mise en œuvre de nouveaux procédés industriels décarbonés. Pour les investissements supérieurs à 3 M€, les appels à projets seront conduits par l’Ademe. Pour les montants inférieurs, un “soutien en guichet” sera assuré par l’ASP, l’Agence de services et de paiement, chargée d’instruire les dossiers et réaliser le paiement des aides pour le compte de l’État. Elle s’acquittera du traitement des demandes des entreprises, pour “des projets de moindre ampleur, plus standardisés”, à partir d’une liste d’équipements éligibles. L’essentiel de l’enveloppe sera ici plutôt alloué en 2021 et 2022. Avec là encore une vraie incertitude sur la volonté des acteurs économiques locaux à se saisir de cette opportunité.

8,5 Md€ pour la mobilité verte

Troisième axe crucial pour répondre aux défis du changement climatique et réduire la pollution de l’air : développer la mobilité verte. C’est le sens du soutien massif du plan de relance aux moyens de transport plus vertueux – vélo, transport en commun, ferroviaire – à l’achat de “véhicules propres”» et le développement d’infrastructures (installation de bornes électriques, parkings relais, etc.). La région grenobloise apparaît plutôt bien positionnée sur ces enjeux compte tenu de la maturité des sujets, tant chez les acteurs publics que dans les entreprises. STMicroelectronics vient ainsi de célébrer les 20 ans de son Plan de mobilité, qui se traduit aujourd’hui par un taux d’utilisation des transports alternatifs à la voiture de 79 % (contre 15 % à l’origine), par les salariés du site de Grenoble. Le volet transport en commun, avec des projets d’importance, apparaît conforme aux ambitions du plan. Le territoire accuse toutefois un retard plus marqué dans l’équipement en bornes de recharge, véritable frein à la mobilité électrique. Dans ce domaine, un projet à caractère stratégique défraie la chronique depuis cet été : la création de la société Verkor, à Grenoble, à l’initiative de grands industriels et investisseurs (Schneider Electric, EIT InnoEnergy, groupe IDEC), dans le but d’accélérer la production de batteries bas carbone en Europe.

Une réindustrialisation possible sur les technologies d’avenir

“Le but est de faire émerger un nouveau champion européen des batteries, dans un environnement jusqu’à présent dominé par les Asiatiques. Notre projet de gigafactory, d’une capacité de 16 GWh au démarrage, constitue le deuxième projet français et pourrait voir le jour dès 2022. Il nécessite 1,6 Md€ d’investissement, pour des chaînes de production impliquant jusqu’à 2 000 salariés sur un site de près de 200 ha”, commente Benoît Lemaignan, CEO et cofondateur de Verkor. Vingt sites d’implantation sont actuellement étudiés en Europe du Sud, dont un situé en Région Auvergne-Rhône-Alpes. “Il existe une vraie opportunité de réindustrialiser la France et de prendre part à la révolution de l’électrification et du stockage, puisque la différence de prix de revient pour les batteries entre l’Europe et l’Asie n’est que de 4 %. Cela suppose d’emblée une usine au meilleur niveau de qualité et de compétitivité. Notre équipe de 10 personnes, et 20 d’ici la fin de l’année, s’y consacre pleinement. Compte tenu des compétences réunies localement, le siège social et la R&D resteront implantés à Grenoble, ajoute l’ancien responsable Alliance européenne des batteries de EIT InnoEnergy et l’ex-fondateur de Waga Energy. La croissance de la mobilité électrique est telle que 20 nouvelles usines en Europe n’épuiseront pas tous les besoins ! Nous monterons progressivement à 32 GWh, quand les besoins mondiaux sont estimés à 10 000 GWh en 2030 !” Dans un premier temps, Verkor compte s’appuyer sur les technologies de batteries existantes, avant de miser sur les prochaines générations de technologies, qui pourraient faire intervenir les ressources de l’écosystème grenoblois. “Il existe ici des compétences de premier rang mondial en électrochimie et R&D sur les batteries Li-ions”. Un projet qui émerge à point nommé dans la stratégie de réindustrialisation et les plans de relance pensés au niveau européen.

© DR
Le projet de gigafactory, porté par Verkor, nécessite 1,6 Md€ d'investissements et emploiera jusqu'à 2 000 salariés

Développer une filière d’hydrogène vert

Autre axe du plan de relance sur lequel la région grenobloise joue un rôle de tout premier plan : l’hydrogène vert. Depuis les années quatre-vingt-dix, le CEA-Liten (Laboratoire d’innovation pour les technologies de l’énergie) n’a jamais cessé d’investiguer les technologies des matériaux, catalyseurs, piles à combustible et électrolyseurs. Le centre de recherche dirigé par Florence Lambert se trouve aujourd’hui en avance de phase au niveau international. “L’hydrogène est une clé de voûte pour toutes les autres énergies de la mobilité, et une solution majeure à la décarbonation de l’industrie, si et seulement si la production d’hydrogène par électrolyse de l’eau s’effectue à faible émission de carbone ! Or, nous travaillons à des solutions d’électrolyse haute température qui permettront, à l’horizon 2030, de fournir de l’hydrogène à moins de 2 € par kilo, en utilisant et stockant les sources d’énergies renouvelables. C’est ainsi une véritable filière française de production d’hydrogène vert qui est en train de naître, compatible avec les référentiels de coût de l’automobile ! Elle pourra demain représenter une alternative décarbonée pour des modes de transport fortement émetteurs de GES comme la voiture sur longue distance, les flottes de camions, le ferroviaire, l’aviation… L’hydrogène est l’une des solutions majeures d’avenir de la transition énergétique.”

Entrer dans un cercle vertueux de développement

Pour la directrice du CEA-Liten, l’opportunité du plan de relance est exceptionnelle. “C’est la première fois que nous assistons, sur tous les sujets qui mobilisent le CEA-Liten – le solaire, la rénovation énergétique, les technologies des batteries, l’hydrogène vert… – à une synchronisation historique de tous les acteurs – décideurs publics, entreprises industrielles, monde de la R&D. Et tout cela dans une vision longue, pérenne, qui est celle d’une transformation de la France et de la préparation de la transition énergétique. C’est un moment unique, qui peut être facteur de redéploiement industriel à partir des technologies développées par le CEA-Liten. Nos premiers transferts réalisés chez Faurecia, PSA, et Symbio qui démarre la construction d’une nouvelle usine en région lyonnaise, démontrent que c’est possible !”, ajoute la directrice. Il s’agit ici de tourner la page des traumatismes passés, comme nous avons pu le vivre au sujet du photovoltaïque cité par le ministre Bruno Lemaire, de tirer les leçons des échecs, là où l’avance en R&D ne s’est pas traduite par de la création de valeur industrielle et des emplois en nombre au niveau européen. Mais, interpelle-t-elle, “les solutions technologiques qui peuvent mettre être mises en œuvre au service de la transition énergétique seront d’abord des ‘projets de territoires’. Il est ainsi possible de recréer du lien entre la ruralité, où peuvent s’inventer les fermes de demain, productrices de biomasse, d’énergie renouvelable, d’hydrogène, et la ville, où résident les usages. Les Régions auront un rôle fondamental à jouer dans l’émergence et l’alignement des nouvelles filières liées à l’énergie du futur, et avec CEA Tech, nous sommes prêts à les accompagner avec des outils dédiés. Nous entrons dans une ère qui nous oblige collectivement, chercheurs, industriels, usagers, décideurs publics, pour réussir localement la transition énergétique”.

Un bilan conjuguant limites et points forts

La dynamique du plan de relance suffira-t-elle à négocier le virage attendu ? À Grenoble, Enerdata réalise des benchmarks internationaux et conseille les grands opérateurs – Ademe, ministères, Commission européenne, agences des Nations unies, grands bailleurs de fonds comme la Banque mondiale… – pour établir, par pays ou continent, des “scénarios de décarbonation”. Ce spin-off du CNRS, créé en 1991 et constitué d’ingénieurs, d’économistes, d’analystes de très haut niveau, connaît une croissance de 10 à 15 % par an en moyenne (CA : 4 M€ ; 45 personnes). Pour son président Pascal Charriau, “si l’on veut faire un jeu de mots, le ‘vert’ peut être considéré comme à moitié vide ou à moitié plein. Dans le concert des annonces internationales, le plan de relance français ressort indubitablement comme ambitieux. Au niveau hexagonal cette fois, les 30 Md€ annoncés correspondent bien aux évaluations chiffrées par les experts. Mais s’agit-il d’un one shot, ou bien l’ampleur de l’effort perdurera-t-elle jusqu’à 2030 ? Un autre point ternit le diagnostic : la France, avant ce plan, a déclaré qu’elle ne serait pas en mesure d’atteindre les objectifs de baisse d’émission des gaz à effet de serre qu’elle s’était fixés à 2030 et n’est pas encore revenue sur cette annonce…”.

De même, ajoute l’expert, “sur le sujet de la rénovation énergétique, il ne suffit pas d’appuyer sur le bouton des moyens financiers pour que la filière se structure et décolle chez les entreprises du bâtiment. Il existe une inertie liée aux compétences disponibles et au développement des savoir-faire. Par ailleurs, si le soutien au ferroviaire représente une bonne nouvelle, les moyens alloués à la transformation du système agricole et de l’alimentation sont trop faibles. En revanche, le rôle de l’hydrogène en France est affirmé et clarifié ! Il devient un élément fort du mix énergétique à l’horizon 2050 sur certains secteurs ciblés. Il était temps, car nous n’étions pas en avance sur la feuille de route qui se construit au niveau européen. Tout comme nous accusons beaucoup de retard par rapport aux pays nordiques sur le gaz vert ou encore la biomasse. Sur ces deux derniers sujets, nous avons en France un fort potentiel qui ne ressort pas dans le plan”.

Sur la voie très large de la transition énergétique, la France semble donc faire bonne figure, sans toutefois mener la course. Et s’il appartenait aux régions et territoires de prendre le lead pour réaliser les percées décisives ?
É. Ballery

Infos clés

En ligne de mire, c’est la préparation de 2030 qui se dessine

Le projet Verkor, né à Grenoble, contribue à accélérer la production de batteries bas carbone en Europe

Le CEA-Liten, dirigé par Florence Lambert, est en avance de phase au niveau international pour l'hydrogène vert

Les solutions technologiques au service de la transition énergétique sont d’abord des projets de territoires !

Plan de relance : le "vert" est à moitié vide, ou à moitié plein

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