Alternance : un coup d’arrêt durable ?
L’alternance a connu un tournant en 2025. Après plusieurs années d’euphorie portée par les ambitions de la réforme de 2018, l’apprentissage a enregistré l’an dernier un premier coup d’arrêt en raison de coupes budgétaires, ce qui impacte directement les modèles économiques des CFA. Et prépare de nouvelles situations de pénurie, sur les formations techniques ou certains secteurs des services, notamment. Diagnostic de la crise.
L’alternance est dans la tourmente. Porté principalement par l’apprentissage, le dispositif a connu une explosion du nombre de contrats : de 306 000 en 2017 à un peu plus de 1 million en 2024. Las, l’année 2025 a marqué un recul inédit. Pour la première fois, le recours à l’apprentissage a diminué de 4,7 %, portant les effectifs de l’alternance à 812 000 en novembre 2025 (ministère du Travail et des Solidarités). Les contrats de professionnalisation chutent de 7 % à la fin août, soit environ 86 000 unités en moins. Il faut dire que, depuis la réforme de 2018, la montée en charge de l’alternance s’était trouvée boostée par la libéralisation de l’offre de formation des CFA, du cadre réglementaire des contrats et par la mise en place d’un véritable appui de l’État à destination des employeurs d’apprentis. Mais cette croissance rapide a coûté cher aux finances publiques, comme le souligne la direction générale du Trésor, dans un document datant du 25 novembre dernier et qui analyse les coûts pour l’année 2023. Elle indique que les dépenses publiques en apprentissage ont atteint 14,9 Md€, contre 6,1 Md€ en 2018, soit 14 685 € par apprenti. Un montant total qui intègre, entre autres, les financements aux CFA et les aides de l’État aux employeurs. « Un soutien public nettement supérieur à d’autres pays européens où l’apprentissage bénéficie d’une forte tradition, à l’image de l’Allemagne. Les ajustements de ce soutien en 2025 contribueront à en contenir le coût », avance le Trésor. Devant cette situation, et pour en limiter désormais les effets, l’État a déployé son plan de réforme du financement de l’apprentissage depuis le 1er juillet 2025 et revu ses prévisions à la baisse pour 2026.
Des finances en berne
C’est ainsi que le budget de France Compétences atteindra 12,078 Md€ cette année, soit 1,5 Md€ de moins qu’en 2025. Fait notable, l’organisme anticipe un excédent de trésorerie de 641 M€ en 2026, après un déficit attendu de 885 M€ à la clôture de 2025. L’alternance sera le premier poste affecté, avec une enveloppe réduite de 1 Md€, passant de 9,3 à 8,2 Md€. Cela représente exactement 6,9 Md€ pour financer 835 000 contrats d’apprentissage. Soit un volume stable par rapport à 2025, mais en recul par rapport à 2024. De fait, la baisse des aides à l’embauche a été ramenée à 5 000 € pour les PME de moins de 250 salariés (contre 6 000 € auparavant) et à 2 000 € pour les grandes entreprises. Puis il y a eu l’instauration d’un reste à charge de 750 € pour les entreprises recrutant des apprentis préparant un diplôme de niveau bac +3 ou plus. Depuis l’été dernier, elles doivent verser cette contribution obligatoire pour tout nouveau contrat signé.
Conséquences en cascade
Dans un contexte qui génère chez les entreprises inquiétudes et incertitudes, ces dispositifs ont eu de quoi provoquer un coup de frein sur leur recrutement d’apprentis. Les effets ont été rapidement visibles : volume de contrats en recul, jeunes en difficulté pour trouver un employeur, CFA fragilisés. « D’un strict point de vue économique, les entreprises peuvent légitimement se demander s’il est raisonnable de recruter désormais un apprenti. Avec toutes les réformes successives, le calcul financier devient incontournable. Cela ne signifie pas pour autant qu’elles ignorent leur responsabilité sociale et l’intérêt de former pour préparer l’avenir », observe Thomas Viron, directeur du Groupe Formation de Grenoble (Le Campus de l’Alternance et CCI Formation). Par ailleurs, les centres de formation n’ont pas échappé à la cure d’austérité. Les dotations versées aux CFA par les Régions (fonds issu de France Compétences) sont ainsi divisées par deux pour atteindre 134 M€ (contre 268 M€ en 2025). « Cela va conduire à réduire l’investissement dans le matériel ou dans le développement de nouvelles filières, s’inquiète-t-il. Mais cela devrait aussi contribuer à structurer un marché qui a vu le nombre de centres de formation multiplié par quatre ces dernières années, et donc contribuer à retrouver un équilibre plus sain. »
Pendant sept ans, la dynamique de l’apprentissage a surtout bénéficié au supérieur, avec une progression spectaculaire, de 415 %, des contrats entre 2018 et 2024, contre + 76 % dans le secondaire. Mais les acteurs de l’alternance redoutent que le recul des recrutements des apprentis s’effectue à tous les niveaux. « Les entreprises des secteurs qui ont une vraie culture de l’apprentissage continueront à former des jeunes en alternance. Néanmoins, l’impact devrait s’opérer pour la totalité de l’offre », estime Thomas Viron. Après des années d’euphorie, le marché de l’alternance semble entrer dans une période de doute. « Sans compter la baisse de la démographie, dont nous constatons déjà des conséquences sur nos promotions », s’alarme le spécialiste de la formation.
Les acteurs de l’alternance entendent toutefois sortir par le haut de ce contexte. Ils réfléchissent et proposent des offres ciblées pour répondre aux besoins des entreprises, quitte à en fermer d’autres pour des raisons économiques. Ils misent sur des filières d’avenir pour lesquelles les employeurs formulent une demande forte. Au Campus de l’Alternance, la mobilité électrique a un avenir prometteur, la filière « performance énergétique » également. De façon plus générale, à Grenoble INP-Phelma, deux nouvelles plateformes de formation dédiées à l’hydrogène et aux batteries ont récemment été inaugurées, ce qui illustre la volonté de préparer les jeunes aux métiers porteurs.
R. Charbonnier

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